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Pour oublier

Lu Xun: Œuvres choisies

Essais. 1928–1933. tome 3

Editions en langues étrangères

Beijing, 1985

I

Il y a longtemps que je songe à écrire quelque mots à la mémoire de certains jeunes écrivains. La seule raison en est que j’espère arriver par là à me débarrasser de la douleur et de la rage qui resserrent mon cœur depuis deux ans, afin que je puisse me détendre. Pour le dire tout net, je veux oublier ces jeunes.

Il y a deux ans, en février 1931, dans la nuit du 7 ou au matin du 8, cinq de nos jeunes écrivains étaint assassinés (1). Pas un journal de Shanghai n’osa en parler: peut-être ne le voulaient-ils pas ou peut-être ont-ils estimé que cela n’en valait pas la peine. Nouvelles littéraires fut le seul à y faire allusion, de manière voilée, dans certains articles. M. Lin Mang écrivait dans le n° 11 (daté du 25 mai), sous le titre : «A propos de Bai Mang» (2):

Il a écrit beaucoup de poèmes et il en a traduit du poète hongrois Petöfi. Quand Lu Xun, le rédacteur en chef du Torrent, eut reçu son manuscrit, il lui écrivit pour lui dire qu’il aimerait le voir. Mais comme Bai Mang ne se souciait pas de rencontrer des célébrités, Lu Xun se mit finalement à sa recherche et l’encouragea du mieux qu’il put à écrire. Le jeune homme supportait mal d’être enfermé dans une chambre minuscule pour y travailler. Il reprit le chemin qui lui était propre et peu après, il était de nouveau arrêté…

Le récit est inexact. Bai Mang n’était pas si arrogant. Il est venu me voir, mais pas parce que j’en avais exprimé le désir. Moi non plus, je n’étais pas arrogant au point d’écrire avec désinvolture à un homme qui propose un manuscrit, que je ne connaissais pas, pour qu’il vienne me voir. Il y avait une raison parfaitement normale à notre rencontre. Il avait envoyé une vie de Petöfi traduite de l’allemand, qui parut en guise de préface au recueil de poèmes, et je lui avais demandé l’original par écrit. Il trouva plus facile de m’apporter le livre que de le confier à la poste. C’était un jeune homme d’une vingtaine d’années, au visage régulier et au teint basané. J’ai oublié de quoi nous avons parlé, je me souviens seulement qu’il me dit que son nom de famille était Xu et qu’il était de Xiangshan ; et quand je lui demandai pourquoi la femme à qui était adressé son courrier avait un nom si particulier (j’ai oublié ce qu’il avait de particulier), il me répondit qu’elle aimait ce genre, parce qu’elle était romantique, mais qu’il ne partageait pas tous ses points de vue. C’est tout ce que je me rappelle.

Cette nuit-là, je comparai rapidement sa traduction avec l’original et je trouvai, une ou deux fautes d’inattention mises à part, qu’il avait délibérément mal interprété le sens d’une phrase. Apparemment, il n’aimait pas l’expression «poète national», car il l’avait à chaque fois remplacée par «poète du peuple». Le lendemain, je reçus une lettre de lui disant qu’il regrettait notre rencontre : il avait trop parlé, tandis que j’avais trop peu parlé et paru si froid qu’il s’était senti mal à l’aise. Je lui répondis qu’il est dans la nature de l’homme de ne pas se livrer au cours d’un premier entretien, et je lui dis qu’il ne devait pas modifier l’original en raison de son sentiment à lui. Comme il m’avait laissé le livre, je lui envoyai deux autres volumes de Petöfi qui m’appartenaient, en lui suggérant de traduire quelques autres poèmes pour nos lecteurs. Il le fit, m’apporta lui-même les traductions et nous parlâmes plus que la première fois. Ces poèmes et la biographie parurent plus tard dans Torrent, volume II, n° 5, qui fut le dernier numéro de la revue.

Notre troisième rencontre eut lieu, je m’en souviens, par une journée brûlante : quelqu’un frappait à la porte, j’ouvris, Bai Mang était là. Il portait une grosse robe ouatée, la sueur ruisselait sur son visage et nous nous mîmes à rire. C’est à ce moment-là qu’il me confia qu’il était un révolutionnaire, qu’il venait juste de sortir de prison, et que tous ses vêtements avaient été confisqués, tous ses livres, y compris les deux que je lui avais donnés. Il avait emprunté la robe à un ami, qui n’avait rien de plus léger, mais il lui fallait une robe longue; aussi ne lui restait-il qu’à transpirer. C’est à cela, sans doute, que M. Lin Mang faisait allusion quand il écrivait : «Il fut de nouveau arrêté».

Tout heureux qu’il ait été mis en liberté, je lui payai ses traductions pour qu’il pût acheter une robe plus légère. Mais l’idée que mes livres étaient tombés entre les mains de la police, des perles jetées aux cochons, me contraria beaucoup. Ils n’avaient rien de particulier, l’un contenait la prose, l’autre la poésie, établies par un traducteur allemand, qui les prétendait plus complets que ceux existant en Hongrie même. La Reclam’s Universal-Bibliothek les avait publiés et ils pouvaient donc être obtenus partout en Allemange pour moins d’un dollar. J’y tenais, car je les avais commandés trente ans plus tôt en Allemagne par l’intermédiaire de la Librairie Maruzen (3), alors que j’étais un fervent admirateur de Petöfi. Les livres étant bon marché, je craignais que la librairie ne veuille pas les commander; aussi était-ce avec appréhension que je fis la demande. Je les ai portés sur moi pendant un bon moment; mais les amours de l’homme changent avec le temps, j’abandonnai l’idée de traduire Petöfi. Je décidai que les livres connaîtraient un sort heureux si je les donnais à ce garçon qui était aussi fervent de Petöfi que je l’avais été. C’est pour cela que j’avais accordé de l’importance à ce cadeau et demandé à Rou Shi d’aller porter les deux volumes. Qui aurait imaginé qu’ils tomberaient entre les mains des «trois gallons» (4) et de leurs semblables!

II

Ce n’est pas seulement par modestie que je n’essayais pas de rencontrer ceux qui m’envoyaient leurs manuscrits. Le désir d’éviter des ennuis y intervenait pour beaucoup. Je savais par expérience que les jeunes, surtout les écrivains, sont neuf fois sur dix hypersensibles et qu’ils se prennent terriblement au sérieux. Les malentendus surgissaient si l’on ne faisait pas fort attention. Aussi les évitais-je en général. Même lorsque nous nous rencontrions, j’étais trop craintif pour songer à leur demander quoi que ce soit. Le seul écrivain de Shanghai avec qui j’osais rire et bavarder librement à l’époque, auquel je demandais même de faire des travaux à ma place, était Rou Shi, qui a porté les livres à Bai Mang.

J’ai oublié quand et où j’ai rencontré Rou Shi la première fois. Je crois qu’il m’a dit un jour qu’il avait suivi mes cours à Beiping, cela doit donc remonter à huit ou neuf ans. J’ai aussi oublié comment nous avons commencé à nous fréquenter à Shanghai. Quoi qu’il en soit, il vivait alors à Jing-yunli, à quatre ou cinq portes de chez moi, et d’une façon ou d’une autre, nous nous sommes liés d’amitié. C’est lors de notre première rencontre, je crois, qu’il m’a dit qu’il s’appelait Zhao et qu’il avait pour prénom Pingfu (Paix retrouvée). Mais un jour où il était question de l’effroyable impudence des propriétaires fonciers de sa région, il me raconta que l’un des honorables du cru s’était entiché de son prénom et lui avait dit de ne plus le porter, car il voulait le donner à son fils. Je suppose donc que le fu de son prénom était celui pour bonheur, ce qui aura plu autrement au propriétaire terrien que le fu signifiant retrouvé. Il était de Ninghai, dans le Taizhou, et on le sentait au premier coup d’œil, il avait la brusquerie des gens du Taizhou. Il était aussi très réservé, et il me rappelait parfois Fang Xiaoru (5), qui, j’imagine, devait beaucoup lui ressembler.

Il s’enfermait chez lui, écrivait et traduisait; mais après que nous nous fûmes rencontrés plusieurs fois et nous être trouvés bien des points communs, il s’entendit avec quelques jeunes qui partageaient nos vues et nous créâmes les Editions Zhaohua (Fleurs du matin). Le but était de faire connaître la littérature de l’Europe du Nord et de l’Est et d’importer des bois gravés étrangers, car nous sentions que nous devions aider au maximum cet art simple et vigoureux. Puis, conformément à ce but, nous publiâmes Fleurs du matin, Contes modernes de tous les pays et Le Jardin de l’art. Nous avons aussi fait connaître les peintures de Koji Kukiwa (6) pour ennuyer les pseudo-artistes du Bund du Shanghai, c’est-à-dire révéler que Ye Lingfeng est un imposteur.

Rou Shi n’avait cependant pas d’argent. Il emprunta deux cents dollars pour commencer l’impression. L’achat du papier mis à part, il expédiait le plus gros du travail et des petites besognes, courrir à l’imprimerie, composer les planches illustrées, relire les épreuves, etc. Il était souvent déçu et il lui arrivait de froncer les sourcils quand il parlait de ce qui se passait. Ses œuvres du début sont pleines de pessimisme, mais ce n’était pas dans son caractère: il croyait que l’homme est bon. Quand il m’arrivait de parler des hommes qui trompent les hommes, qui sont capables de vendre leurs amis, qui sont des vampires, la sueur perlait sur son front, ses yeux s’étonnaient derrière ses verres de myope.

Il protestait: «Est-ce possible? Sûrement pas...»

Les Editions Zhaohua durent bientôt fermer leurs portes, je n’ai aucune envie d’en exposer ici les raisons, et pour la première fois, la tête idéaliste Rou Shi se cogna à un mur de briques. Toute la peine qu’il s’était donnée avait été pour rien et il dut, par-dessus le marché, emprunter une centaine de dollars pour payer le papier. Après cela, mon affirmation «le cœur de l’homme est mauvais» le trouva moins sceptique, mais il soupirait parfois encore: «Est-ce vraiment possible?» Il n’en continuait pas moins à croire que les hommes sont bons.

Il porta le stock de livres des Editions Zhaohua qui lui revenait de droit, aux librairies Mingri (Demain) et Guanghua, dans l’espoir d’en tirer un peu d’argent. En même temps, il continuait à se donner tout entier à la traduction afin de pouvoir rembourser ses dettes. Il vendit aux Presses commerciales Shangwu ses traductions d’un recueil de Nouvelles danoises et de l’Affaire Artamanov, un roman de Gorki. Je crains cependant que les manuscrits n’aient été perdus au cours des combats et des incendies de l’année dernière. (7)

Il abandonna petit à petit sa réserve, jusqu’à oser sortir finalement avec des jeunes filles originaires de son village ou des amies, mais en s’en tenant toujours à trois ou quatre pas de distance. C’était une très mauvaise habitude, car lorsque je le rencontrais dans la rue avec une jolie jeune femme à trois ou quatre pas de distance de lui, je n’étais jamais sûr qu’il s’agissait d’une amie. Par contre, lorsqu’il allait avec moi, il me serrait de près, il me soutenait pour ainsi dire, de peur qu’une voiture ou un tramway ne me fauche au passage. Cet empressement mêlé de myopie me rendait à tel point mal à l’aise que la promenade devenait un tourment pour chacun de nous. C’est pour cela que ne sortais jamais avec lui si ce n’était pas indispensable. Le voir se fatiguer ainsi me fatiguait à mon tour.

Que ce soit au nom de la vieille morale ou de la nouvelle, il aidait les autres à ses dépens, s’il pouvait le faire, et il se chargeait d’un nouveau fardeau.

Puis vint un temps où il changea délibérément. Il me dit nettement un jour qu’il se sentait dans l’obligation de donner un autre contenu et une autre forme à ses écrits. Je lui dis: «Cela paraît difficile, c’est comme se servir d’un bâton alors qu’on est habitué au couteau, comment vas-tu y arriver?»

Il répondit simplement: «Il suffit d’apprendre!»

Ce n’était pas des paroles en l’air. Il se remit à étudier. C’est à cette même époque qu’il m’amena une amie, une demoiselle Feng Keng. Je lui parlai un bon moment, mais une barrière subsistait entre nous et je la soupçonnai d’être romantique, impatiente d’obtenir des résultats. Je la soupçonnai aussi d’être à l’origine de la récente décision de Rou Shi d’écrire un long roman. Mais je me méfiais en même temps de moi-même : je transférais peut-être inconsciemment mon ressentiement sur elle parce que Rou Shi avait, par sa réponse catégorique, touché mon point sensible qui consistait à adopter la ligne du moindre effort. En fait, je ne valais pas mieux que ces jeunes écrivains hypersensibles que je craignais de rencontrer, parce qu’ils se prenaient trop au sérieux.

C’était une jeune fille foncièrement faible, elle n’était pas jolie non plus.

III

Ce n’est qu’après la création de la Ligue des écrivains de gauche que je découvris que le Bai Mang que je connaissais était le Yin Fu des poèmes parus dans Le Pionnier. J’apportai à une réunion la traduction allemande d’un récit de voyage en Chine d’un journaliste américain pour la lui donner, me disant que cela pourrait l’aider à perfectionner son allemand. Mais il ne se montra pas. Il me fallut recourir une fois de plus à Rou Shi.

Ils furent arrêtés tous les deux quelque temps après, et mon livre fut confisqué, il tomba entre les mains des «trois gallons» et de leurs semblables.

IV

Quand la Librairie Mingri avait demandé à Rou Shi d’éditer un nouveau périodique, il avait accepté. Elle voulait aussi publier mes traductions et elle lui avait demandé de me voir pour la question des droits d’auteur. Je fis une copie de mon contrat avec les Editions Beixin et je la lui donnai. Il la fourra dans sa poche et partit en tout hâte. C’était tard dans la soirée du 16 janvier 1931 et je n’aurais pu imaginer que c’était notre dernière rencontre, la séparation définitive.

Il fut arrêté le lendemain au cours d’une réunion et j’entendis dire que les autorités me recherchaient, la copie de mon contrat se trouvant encore dans sa poche. Le contrat était clair, mais je ne tenais nullement à aller l’expliquer dans un endroit déplacé. Je me souviens que dans la Vie de Yue Fei (8), un vénérable moine «s’assit en tailleur et quitta ce monde» dès que l’envoyé chargé de l’arrêter arriva à la porte du monastère, et qu’il avait chanté:

Alors que la loi arrive depuis l’Est.

Je pars en quête du Paradis de l’Ouest.

C’était le seul moyen imaginable pour les esclaves d’échapper à l’abîme des douleurs. C’était la seule chose à faire, aucun «défenseur de la justice» n’étant en vue. Je n’étais pas un vénérable moine, je ne pouvais atteindre au nirvâna quand bon me semblait. Par ailleurs, j’étais attaché à la vie. Aussi, je me sauvai.

Cette nuit-là, je brûlai de vieilles lettres d’amis, pris mon fils dans mes bras et gagnai un petit hôtel avec ma femme. Quelques jours plus tard, la rumeur rapportait que j’avais été arrêté ou tué, mais il y avait fort peu de nouvelles au sujet de Rou Shi. Certains disaient que la police l’avait emmené à la Librairie Mingri pour demander s’il était le responsable d’une revue. D’autres racontaient qu’il avait été conduit aux Editions Beixin pour savoir s’il était bien Rou Shi, et il avait des menottes au poignet, signe évident que son cas était grave. Mais personne ne savait de quoi il était inculpé.

J’ai vu deux lettres qu’il écrivit pendant sa détention à des camarades de sa province. La première est comme suit:

24 janvier

Je suis arrivé hier à Longhua avec trente-cinq autres prisonniers (dont sept femmes). Nous avons été enchaînés la nuit dernière, ce qui constitue un précédent pour les prisonniers politiques. Tant de gens sont impliqués dans cette affaire que je ne m’attends pas à pouvoir sortir bientôt, aussi je vous saurais gré si vous pouviez me remplacer à la librairie. Tout va bien, et j’étudie l’allemand avec Yin Fu. Je vous prie de dire à M. Zhou (9) qu’il ne se fasse pas de souci ; nous n’avons pas été torturés. Les officiers de la police et de la sécurité m’ont demandé à plusieurs reprises son adresse, mais je ne la connais évidemment pas. Ne vous faites pas de souci.

Bien à vous!

Zhao Shaoxiong

C’est ce qu’il y avait au recto. Au verso, il avait écrit:

Je voudrais deux ou trois bols à riz en fer-blanc. Si on ne vous permet pas de me voir, faites-les remettre à Zhao Shaoxiong.

Il n’avait pas changé. Il tenait à étudier l’allemand et à travailler plus encore ; et il se préoccupait toujours autant de ma personne que lorsque nous nous promenions tous les deux. Certaines de ses affirmations étaient cependant inexactes. Ils n’étaient pas les premiers prisonniers politiques à être enchaînés ; mais il avait toujours une trop haute idée de la bureaucratie, et il l’avait toujours imaginée éclairée jusqu’à ce que lui et ses amis soient les premiers à être traités avec cruauté. Ce n’était effectivement pas ce qu’ils croyaient. Sa deuxième lettre était fort différente, cela va de soi. Il était très amer, il disait que la visage de Mlle Feng Keng était tout enflé. Je n’ai malheureusement pas pris copie de la lettre. Entre-temps, les rumeurs s’étaient amplifiées. Selon certains, il pouvait être relâché sous caution, selon d’autres, il avait déjà été transféré à Nanjing. Rien n’était sûr. Les télégrammes et les lettres qui s’inquiétaient de ma personne se firent plus nombreux. A Beiping, ma mère tomba malade d’inquiétude, et je dus écrire lettre sur lettre pour mettre les choses au point. Cela dura près trois semaines.

Le temps se faisait froid, je me demandais s’il y avait des couvertures là où se trouvait Rou Shi. J’en ai. Avait-il reçu les bols en fer-blanc? Puis, nous apprîmes de source sûre que dans la nuit du 7 février ou au matin du 8, Rou Shi et vingt-trois autres avaient été fusillés au Quartier général de la garnison de Longhua. Il avait dix balles dans le corps.

Voilà!...

Tard dans la nuit, je me tenais dans la cour de l’hôtel, au milieu d’objets divers. Tout le monde dormait, y compris ma femme et mon fils. Je ressentais profondément que j’avais perdu un excellent ami et la Chine un excellent jeune homme. La première détresse passée, je retrouvai un peu de calme, puis la force de l’habitude revint avec le calme et me fit assembler ces quelques lignes:

J’ai l’habitude des longues nuits de printemps,

Je me cache avec ma femme et mon enfant, et mes

cheveux blanchissent,

Ma chère mère en pleurs est dans mes rêves.

La ville disparait sous les étendards de guerre sans

cesse changeants. (10)

Il me faut supporter de voir mes amis devenir fantômes;

Dans ma colère, je me tourne vers les ba?onnettes et

j’écris.

Ces lignes, verront-elles jamais le jour? Je me renfrogne.

Mon vêtements sombre ruisselle sous la lune.

Les deux derniers vers cessèrent d’être vrais par la suite, car je copiai finalement le poème et l’envoyai à un chanteur japonais.

Mais, en Chine, à l’époque, ce poème ne pouvait être publié. Nous étions enfermés plus étroitement que dans une boîte de conserve. Je me rappelle que Rou Shi était retourné chez lui juste avant le Nouvel An et qu’il était resté si longtemps que certains de ses amis le lui reprochèrent à son retour à Shanghai. Il me raconta avec beaucoup de tristesse que sa mère avait perdu l’usage des deux yeux et il n’avait pu s’en aller quand elle lui avait demandé de rester encore. Je connaissais l’amour de cette mère aveugle et le dévouement de Rou Shi. Quand La Grande Ourse parut pour la première fois, j’ai voulu y publier quelque chose sur lui, mais cela me fut impossible. Tout ce que je pus faire pour saluer sa mémoire, ce fut de choisir un bois gravé de Käthe Kollwitz (11) intitulé Le Sacrifice, qui montre une mère abîmée dans la douleur renonçant à son fils. Et j’étais le seul à savoir que c’était en souvenir de Rou Shi.

Des quatre autres jeunes écrivains tués en même temps que lui, je n’ai jamais rencontré Li Weisen, et je n’ai vu Hu Yepin qu’une seule fois à Shanghai et nous avions échangé quelques mots. Le seul que je connaissais relativement bien était Bai Mang ou Yin Fu, car nous avions correspondu et il avait écrit pour ma revue. Mais je n’ai rien retrouvé de lui. J’ai dû brûler tous ses envois dans la soirée du 17, avant de savoir qu’il se trouvait parmi les jeunes gens arrêtés. J’ai encore ses Poèmes de Petöfi et en les feuilletant, j’y ai trouvé quatre vers de sa traduction tracés à l’encre à côté de «Wahlspruch» (Maxime):

Précieuse est la vie,

Plus précieux encore est l’amour;

Mais pour la liberté

Tous les deux, je les rejetterais!

Sur la deuxième page est écrit Xu Peigen (12), que je suppose avoir été son vrai nom.

V

Il y a deux ans aujourd’hui, j’étais caché dans un hôtel alors qu’ils marchaient vers le lieu du supplice. Il y a un an aujourd’hui, je fuyais sous le feu des canons vers la concession britannique, alors qu’ils gisaient enterrés nul ne sait où. Ce n’est que cette année et en ce jour que je suis de nouveau assis chez moi tandis que tout le monde dort, y compris ma femme et mon fils. Une fois de plus, j’ai profondément conscience d’avoir perdu d’excellents amis et la Chine d’excellents jeunes gens. La détresse passée, je retrouve mon calme, mais la force de l’habitude reprend le dessus et me fait écrire.

Si je continue ainsi, il me sera impossible de publier ce que j’écris dans la Chine d’aujourd’hui. J’ai lu dans ma jeunesse les Réminiscences de Xiang Ziqi et je lui reprochais de n’avoir écrit que quelques lignes, de s’arrêter alors qu’il venait à peine de commencer (13). Mais maintenant, je comprends.

Ce ne sont pas les jeunes qui écrivent à la mémoire des vieux, au contraire, au cours des trente dernières années, j’ai vu de mes yeux le sang versé par tant de jeunes venir s’ajouter au flot de sang qui maintenant me submerge, qui m’empêche de respirer. Et tout ce que je puis faire, c’est aligner des mots, écrire quelques articles, comme pour creuser dans toute cette fange, un petit trou qui me permettrait d’obtenir encore quelques misérables bouffées d’air. Qu’est donc ce monde? La nuit est si longue, le chemin est si long, que je ferais peut-être mieux d’oublier et de garder le silence. Mais je sais, si je ne le fais pas, qu’un temps viendra où d’autres se souviendront et parleront...

7 et 8 février 1933

1 Le 7 février 1931, cinq jeunes écrivains, Yin Fu, Rou Shi, Li Weisen, Hu Yepin et Feng Keng étaient assassinés dans le plus grand secret par les réactionnaires guomindaniens.

2 Pseudonyme de Yin Fu.

3 Une librairie de Tokyo qui vendait des livres occidentaux.

4 Les manches des policiers de la concession internationale étaient ornées de trois galons.

5 1357 – 1402. Ecrivain de l’époque des Ming, originaire du même district que Rou Shi. Fidèle envers l’empereur Huidi, il refusa de travailler pour Yan, le prince usurpateur, et fut tué.

6 Artiste contemporain japonais dont l’œuvre a été plagiée par Ye Lingfeng.

7 Allusion aux combats du 28 janvier 1932, quand les troupes japonaises envahissaient Shanghai.

8 Roman populaire qui décrit la résistance que Yue Fei (1103-1142), célèbre général de la dynastie des Song, opposa aux Tartares du Nord.

9 Lu Xun s’appelait de son vrai nom Zhou Shuren.

10 Allusion aux guerres que se livraient continuellement les seigneurs de la guerre.

11 1867-1945. Artiste progressiste allemande. Son œuvre dénonce le méfaits du capitalisme et exprime la révolte du peuple. Käthe Kollwitz et d’autres écrivains et artistes progressistes de l’étranger protestèrent auprès des réactionnaires guomindaniens après l’assassinat de ses jeunes écrivains.

12 Xu Peigen était en fait le frère de Bai Mang et était le chef du Bureau de l’Aéronautique du Guomindang.

13 Xiang Ziqi, écrivain du 3e siècle, qui après l’assassinat de son meilleur ami, écrivit Réminiscences pour exprimer sa douleur. Il s’agit d’un poème de moins de cent cinquante caractères.